CCEAE/CCGES-Université de Montréal
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Séjour de recherche François Clech’

Rapport de séjour de recherche en Allemagne, 19 juin – 22 août 2016 Bourse d’appoint du Centre canadien d’études allemandes et européennes (CCEAE)

François Clec’h

Maîtrise en science politique et diplôme complémentaire du CCEAE

Ce séjour de recherche n’aurait pas été possible sans la contribution du CCEAE, non seulement sous la forme de financement – une bourse d’appoint à la recherche – mais aussi grâce au partenariat nouvellement établi avec le Centre Marc Bloch (CMB) à Berlin – un centre franco-allemand de recherche en sciences sociales (1). C’est à l’intérieur de ce cadre institutionnel que s’inscrit la réalisation de ce séjour de recherche, qui se situe au croisement de mon projet de mémoire et de la réalisation du diplôme complémentaire du CCEAE.

D’une part, partir en Allemagne m’a permis de poursuivre des recherches commencées à Montréal à propos de l’historien allemand Reinhart Koselleck (1923-2006). Intitulé « Reinhart Koselleck, le conservatisme post-bellum et la conscience historique », mon projet de mémoire vise à délimiter le contour d’un certain courant du conservatisme qui caractérise dans une large mesure la topographie politique de l’après-guerre en Europe, courant qu’il serait possible de qualifier de « conservatisme post bellum ». À la question de savoir ce qui a rendu possible la catastrophe allemande, les penseurs qui s’inscrivent dans ce courant ont identifié un aspect singulier de la culture politique occidentale moderne, soit la prégnance des philosophies de l’histoire. Au sein de ce courant, la figure de R. Koselleck occupe une place centrale, notamment en ce que sa réponse aux questionnements qui préoccupent les penseurs politiques d’après-guerre a été de développer un type original d’historiographie, soit l’histoire des concepts (Begriffsgeschichte). L’objectif de ma recherche consiste alors à aborder l’œuvre de Koselleck – et plus particulièrement ses écrits de « jeunesse », soit jusqu’au début des années 1970 – comme un processus par lequel sa pensée de l’histoire est approfondie et adaptée au fil du temps vers une conception moins pessimiste de la modernité et plus ouverte vis-à-vis de l’utilité de l’histoire en tant que source d’enseignements politiques. Ce faisant, on constate que Koselleck élabore sa pensée en concomitance ou par opposition à certains des plus grands esprits de son temps, comme Hannah Arendt, Hans-Georg Gadamer, Karl Löwith, Odo Marquard, Léo Strauss, etc.

En particulier, ce séjour en Allemagne m’a donné accès à des documents et des contacts indisponibles au Canada. Des recherches à la Staatsbibliothek zu Berlin et au centre d’archives détenant des fonds Koselleck à Marbach – le Deutsches Literatur Archiv (DLA) – m’ont permis de consulter des documents inédits : des archives journalistiques, la correspondance de Reinhart Koselleck avec de nombreuses personnalités scientifiques, des ébauches d’articles, des textes de conférence, ses notes de travail personnelles ainsi que le matériel ayant servi à la rédaction du monumental Geschichtliche Grundbegriffe (qui peut être traduit par « Dictionnaire des concepts historiques fondamentaux », publié en neuf volumes entre 1972 et 1997). J’ai aussi eu l’occasion de réaliser des entretiens avec des personnalités ayant directement travaillé avec lui de son vivant, notamment deux de ses anciens étudiants – Michael Jeismann (directeur de l’Institut Goethe à Dakar) et Willibald Steinmetz (professeur à l’Universität Bielefeld) – ainsi qu’un spécialiste de l’histoire intellectuelle et sociale du XXe siècle, l’historien allemand Peter Schöttler (directeur de recherche au CNRS), par ailleurs témoin direct du climat académique et intellectuel au sein duquel évoluait R. Koselleck. Au final, les informations recueillies en Allemagne m’ont permis de dégager une compréhension plus personnelle de R. Koselleck et ainsi étayer par une perspective « intérieure » l’analyse externe du processus de formation de sa pensée.

D’autre part, la réalisation de ce séjour de recherche s’inscrit plus largement dans un parcours universitaire que j’entends poursuivre. Ce projet vise en effet à ancrer pleinement mon cursus dans une dimension allemande, d’où mon choix de suivre le diplôme complémentaire délivré par le CCEAE. C’est à l’intérieur de ce cadre que j’ai participé à un séminaire intensif (EAE 6041) de deux semaines (10 – 21 juillet 2016) organisé par Fabien Théofilakis (professeur DAAD invité à l’Université de Montréal), dont le thème – « Les politiques de la mémoire dans l’Allemagne du XXIe siècle : l’héritage du national-socialisme à Berlin et Munich » – s’inscrit par ailleurs dans mes réflexions sur le conservatisme allemand de l’après-guerre. En effet, il va sans dire que la Deuxième Guerre mondiale, l’épisode national-socialiste et la Shoah font figures de traumatismes qui ont durablement marqué les esprits et dont l’expérience a inexorablement marqué les réflexions des penseurs de l’époque sur la modernité. Cette expérience s’avère même centrale à l’auteur et au courant de pensée que j’étudie. S’appuyant sur un corpus extensif de textes, les activités du séminaire – soit la visite de divers lieux commémoratifs et centres de recherche à Berlin et Munich, de même que des entretiens avec plusieurs représentants de ces institutions – consistaient à mettre à profit les connaissances et les outils d’analyse proposés par la littérature scientifique sur le terrain.

La participation aux activités et séminaires du CMB à Berlin a grandement contribué au succès de mon séjour en Allemagne. La variété des centres d’intérêt et des séminaires, articulés selon une perspective interdisciplinaire, de même que la qualité du réseau de chercheurs dont dispose le CMB en font le lieu d’accueil idéal. C’est notamment par le moyen du CMB que j’ai eu connaissance et assisté à des conférences données à la Freie Universität Berlin et la Humboldt Universität. Par ailleurs, dans le contexte de recherches pour le moins prenantes, il va de soi que la possibilité de discuter avec des collègues est le moment d’un retour réflexif sur son propre travail, de même que le moyen de rompre avec la solitude du chercheur. Outre l’approfondissement de plusieurs thématiques directement liées à mon sujet de recherche, les nombreux échanges avec des chercheurs et étudiants aux intérêts connexes ont sans aucun doute permis une évolution de ma propre compréhension du travail, tant dans le sens d’un approfondissement de la réflexion que dans celui d’un élargissement des perspectives. D’une part, j’ai pu constater les insuffisances et les manques de ma réflexion actuelle, notamment à l’occasion d’une présentation de mes recherches dans le cadre du groupe de travail « philosophie ». Les commentaires et critiques qui ont alors été soulevés m’ont amené entre autres à renouveler ma réflexion sur la notion de « conservatisme ». D’autre part, ce point de vue « intérieur » sur la culture académique allemande m’a permis d’accéder à une meilleure compréhension du climat intellectuel allemand actuel et ce faisant, ne serait-ce que par distinction, de celui qui prévalait dans l’après-guerre.

Pour résumer, ce séjour de recherche a rendu possibles des recherches commencées à Montréal, ce qui a permis de réunir les éléments et contacts indisponibles au Canada me permettant de lancer la rédaction de mon mémoire. La participation aux activités de recherche et d’enseignement du CMB et au séminaire intensif du CCEAE ont aussi stimulé une évolution dans la conception de mon travail en cours. Dans cette perspective, les discussions avec les pairs et l’acquisition de connaissances contextuelles sur l’Allemagne et sa culture académique ont sans aucun doute contribué à l’approfondissement et à l’élargissement de ma réflexion. De manière plus générale et à plus long terme, ce séjour a constitué une occasion idéale d’approfondir mes connaissances de la langue et de la culture allemandes, nécessaires à mon sujet de mémoire, de même que le moment opportun pour établir des contacts et ainsi poser les premiers jalons d’un éventuel séjour de plus longue durée en Allemagne, notamment en vue d’un doctorat.

À ce succès sur bien des points s’ajoutent cependant des bémols qui ont limité les bénéfices que j’ai pu tirer de ce séjour. En un mot, ces limitations s’expliquent par un projet trop ambitieux dans ses objectifs. Tout d’abord, les activités de recherche visant l’avancement du projet de mémoire d’une part et la préparation et participation au séminaire du CCEAE d’autre part sont souvent entrées en concurrence : la progression dans l’un de ces deux objectifs limitait nécessairement celle de l’autre dans la mesure où ils devaient être poursuivis simultanément. Les lectures préparatoires au séminaire, la participation active et les rapports à rédiger par la suite excluaient de me consacrer entièrement au mémoire. Ce chevauchement des objectifs poursuivis a résulté en un échéancier rigide qui laissait peu de place aux ajustements. Par exemple, à mon arrivée à la DLA à Marbach, j’ai rapidement constaté que l’étendue des fonds Koselleck aurait justifié en soi un séjour d’au moins deux semaines, ce qui était exclu d’emblée étant donné un échéancier assez serré. Bien entendu, le temps n’aurait pas posé problème si je n’avais poursuivi qu’un de ces objectifs (l’avancement de mes recherches) ou si j’avais prolongé mon séjour – option qui n’était pas envisageable en l’état.

Ensuite s’est posé le problème de la barrière de la langue, qui est aussi lié au problème de temps. En effet, j’ai rapidement constaté que ma maîtrise de l’allemand n’était pas suffisante pour profiter pleinement de toutes les potentialités de ce séjour. Si le problème ne s’est pas posé avec acuité lors de la première partie du séjour, dans la mesure où la plupart des conférences et séminaires du CMB et du CCEAE ainsi que les entretiens se déroulaient en anglais ou en français, il s’est certainement manifesté dans le traitement de l’information en centre d’archives. Les aptitudes linguistiques requises dans un contexte académique sont toutes autres que celles nécessaires à la communication interpersonnelle, et le traitement de l’information à ma disposition s’est donc avéré plus laborieux que prévu initialement. Chaque document me demandait beaucoup de temps et d’énergie pour accéder à une bonne compréhension, ce qui a considérablement ralenti le traitement de l’information. Davantage de temps aurait sans doute palier à cette difficulté, ce qui en l’occurrence n’était pas une option.

Pour résumer, mes ambitions pour ce séjour de recherche auraient dues être revues à la baisse, ou bien sa durée aurait dû être revue à la hausse. Mais dans tous les cas l’énergie et le temps investis n’auront pas été vains. Ce dont je remercie chaleureusement le CCEAE et toute son équipe.

1 Plus particulièrement, je tiens à remercier chaleureusement Brigitte Boulay, coordinatrice du CCEAE, et Fabien Théofilakis, professeur DAAD invité à l’Université de Montréal, pour leurs aide et conseils dans l’organisation de ce séjour, ainsi que Catherine Gousseff, directrice du CMB, d’avoir spontanément consenti à m’accueillir à Berlin.