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Recension : « Kosmopolitisches Europa » de Ulrich Beck et Edgar Grande

Eurostudia, vol.1, no. 1, juin 2005
Ulrich Beck/Edgar Grande, Kosmopolitisches Europa, Frankfurt/M. 2004, pp. 428, 18 €

L’intégration européenne a définitivement atteint ses limites, et ces limites s’avèrent infranchissables. C’est au moins ce qu’on pourrait déduire (et ce que déduisent certains) du « non » qu’ont choisi, dans une proportion de 55%, les Français lors du référendum sur l’adoption du projet de traité constitutionnel pour l’Europe et du « nee » qu’ont répondu, à 63%, les Néerlandais lors de leur propre référendum du 1 juin 2005 portant sur la même question. Dans ce cas de figure on considère le fait que le lendemain une grande majorité du parlement de la Lettonie (71 parlementaires sur 82) adoptait ce même projet de traité constitutionnel comme quantité négligeable.

Étant donné cette évolution récente du processus de l’intégration européenne tel que la (non-) ratification par plusieurs pays membres décisifs la représente, le livre de Ulrich Beck et Edgar Grande sur l’Europe cosmopolitique pourrait passer pour déjà caduque et ce seulement quelques mois après sa première publication en Allemagne, en 2004. Le sociologue Beck, dont le succès de l’ouvrage sur la société de risque publié il y a vingt ans lui a valu une carrière remarquable et une réputation s’étendant à l’extérieur de la communauté scientifique , et le politologue Grande plaident non seulement pour une continuation de l’intégration européenne, mais pour « plus d’Europe » (p. 48). Vu la « crise » actuelle de l’Union européenne, on peut effectivement se demander si ces propos sont vraiment à la hauteur de la dynamique (manquante) du projet européen et des problèmes auxquels il fait face.

Mais le phénomène en question, l’intégration européenne, est beaucoup plus complexe que ne le laisse paraître une telle réduction à l’alternative « plus ou moins » d’intégration européenne « échouée ou pas échouée ». Certes, il est toujours nécessaire de garder en vue les enjeux politiques au sens étroit et à court terme. À ce niveau là il faut poser toutes sortes de questions comme par exemple celle de savoir dans quelle mesure le rejet du projet de traité constitutionnel par les Français et les Néerlandais a été motivé par des raisons internes relatives au mécontentement des électeurs vis-à-vis de leurs gouvernements respectifs. Toujours au même niveau, on peut renvoyer au fait qu’il ne s’agit pas de la première « crise » dans le processus de l’intégration européenne : la France, par exemple, se retirait même en 1965 des négociations communes dans une situation semblable à celle qu’on vit à présent dans la mesure où il s’agissait de réaliser la troisième phase de l’intégration européenne telle que prévue dans le traité de Rome avec l’extension du qualified majority vote et un renforcement des compétences de la Commission. De Gaulle s’opposait à toute démarche de ce genre et retirait son envoyé principal de Bruxelles, mais après quelques mois de réflexion et face à l’intransigeance des autres cinq, qui avançaient même d’éventuellement remplacer la France par la Grande-Bretagne, on arrivait à réaliser un compromis et maîtrisait la crise comme toutes les autres survenues au cours de l’histoire de l’intégration européenne. Mais on peut aussi se demander, en élargissant graduellement le foyer analytique, si la situation actuelle n’est pas la chance de se voir fournir ce qui manquait sans doute largement au processus de l’intégration européenne, à savoir une véritable participation des peuples européens à la réflexion et aux décisions sur la direction que doit prendre ce processus. Un tel engagement de grandes parties des « citoyens européens » pourrait-il être perçu comme l’effet de cet « échec » de la ratification ?

Ce dernier aspect renvoie pourtant à la question de savoir pourquoi il faudrait malgré tout s’intéresser (pour ne pas dire s’engager) à la « cause européenne ». À quoi bon cela ? Quels sont ses enjeux ? Ce questionnement revient à se demander tôt ou tard, tel l’intitulé de la section 2.1 du premier chapitre du livre de Beck/Grande, « Qu’est-ce que l’Europe ? ». Rappeler cette dimension de base du processus politique de l’intégration européenne et plus particulièrement discuter celui-ci à la lumière de cette dimension, c’est l’intérêt majeur du livre présenté ici.

Parlons donc de son contenu. Les auteurs commencent par constater que l’Europe est en crise, et ceci d’abord économiquement : un pays membre de l’Union européenne après l’autre défie les critères du pacte de stabilité tel qu’on les avait définis pour « discipliner » les politiques fiscales respectives en vue de l’introduction de l’Euro. La comparaison transatlantique n’est guère plus encourageante : la performance économique de l’Europe est visiblement plus faible que celle des États-Unis ; en fait les deux s’égalent, comme le soulignent les auteurs, tant qu’on enlève les mauvais résultats de l’économie allemande (p. 11). Mais, il y a aussi une crise proprement politique qui, aux yeux de Beck et Grande, résulte précisément du succès de l’intégration européenne : elle est à ce point efficace que l’Union européenne a atteint un niveau de complexité, mais aussi de concentration de pouvoir, tel qu’il faille maintenant redéfinir ses fondements politiques. Or, dans la mesure où ce succès a été accompagné et caractérisé par un affaiblissement non négligeable des prérogatives souveraines des pays membres au niveau « communautaire » des institutions européennes à Bruxelles (notamment la Commission européenne), à Strasbourg (notamment le Parlement européen), au Luxembourg (notamment la Court européenne de justice) et ailleurs, la revalorisation souhaitée du fondement politique doit rendre compte de cette évolution. La tentative de « repenser l’Europe » (p. 13) ne peut donc réussir qu’en surmontant ce que les auteurs appellent le « nationalisme méthodologique » (p. 34). Par cela, ils entendent que dans le cadre des sciences sociales, notamment en sociologie et en sciences politiques, l’ « État nation » fournit encore dans une large mesure le système de référence théorique et normatif. Cependant, pour pouvoir comprendre le caractère inouï de la situation politique à l’ère de la mondialisation en général et de l’européisation en particulier, il faut surmonter le cadre étroit de ce nationalisme méthodologique pour faire face aux défis conceptuels et pratiques que posent ces phénomènes. Conformément à l’approche générale de Beck, la théorie de la « modernisation réflexive » doit fournir un cadre conceptuel élargi pour une meilleure compréhension du phénomène en question (ch. 2). Cela signifie entre autres de dépasser les limites d’une « logique de l’univocité » en faveur d’une logique de l’ « équivocité » (p. 50). Dans le cadre du nationalisme méthodologique, la logique de l’univocité, de l’ « ou bien - ou bien », permettait de clairement distinguer entre « intérieur et extérieur, national et international, société et politique, ‘nous’ et ‘les autres’ » (p. 51). Ceci n’est plus possible et ne permet plus de saisir la complexité des facteurs qui déterminent la réalité politique et sociale de nos jours. Aujourd’hui, disent Beck et Grande, nous aurions plutôt besoin d’une logique de l’ « et - et » qui s’avèrerait plus souple pour comprendre pourquoi et dans quelle mesure l’européisation, par exemple, est un processus qui, inauguré et animé par des États nations, produit en même temps des institutions qui comme l’Union européenne dépassent la logique « nationale » et sont à la fois intérieur et extérieur, national et international, etc.

Dans les chapitres suivants, les auteurs essaient de rendre plus plausible ce changement de perspective méthodologique en démontrant sa pertinence à la lueur de toute une série d’aspects de l’intégration européenne. Il est ainsi question de « Raison d’état et pouvoir dans le processus de l’européisation » (ch. III), de l’« Espace social européen : de la dynamique sociale des frontières variables » (ch. IV), des « Stratégies de la cosmopolitisation de l’Europe » (ch. V), d’« Inégalité et reconnaissance : Conflits sociaux à l’échelle européenne et leur dynamique politique » (ch. VI), « De la dialectique entre mondialisation et européisation : Contradictions externes de l’Europe cosmopolitique » (ch. VII) et des « Visions cosmopolitiques pour l’Europe » (ch. VIII). Les auteurs en arrivent-ils à démontrer cette pertinence ?

Si j’essaie maintenant de donner un sommaire du livre, il faut à mon sens souligner deux aspects. D’une part, le mérite de cet ouvrage, qui par ailleurs ne s’adresse visiblement pas seulement au public académique, sinon dans une moindre mesure, mais qui vise le public plus élargi de toutes celles et tout ceux qui s’intéressent d’une manière ou de l’autre à l’intégration européenne, lui revient du fait d’avoir souligné le caractère tout à fait neuf et inouï des phénomènes politiques, sociaux et culturels tels qu’ils émergent avec et à travers l’intégration européenne. Je pense en effet que les auteurs ont raison de rappeler que l’ « invention » de l’état nation a été la réponse historique à la coïncidence très particulière de toute une série de conditions, réponse qui par ailleurs a pris des formes très différentes. Ceci dit, rien n’empêche que vienne une autre constellation historique pour mettre en question cette réponse particulière et demander d’autres réponses afin de maîtriser la nouvelle situation. La panoplie de points de vue en vertu desquels est mise en question la capacité des États nations à maîtriser « souverainement » les défis économiques, écologiques, de sécurité et autres enjeux de l’heure semble bien confirmer la rectitude de ce rappel et le besoin de se demander si une telle situation historique nouvelle est arrivée. Mais faut-il vraiment, d’autre part, présenter ce rappel dans un langage pompeux tel qu’il caractérise l’ouvrage ? Est-ce qu’il faut vraiment ce resurgissement du ton grand seigneur et messianique ? Que faut-il se demander face à une phrase comme « Aujourd’hui l’Europe est en Europe la dernière utopie étant politiquement efficace » ? (p. 11) Il y en a beaucoup d’exemples, et il ne s’agit pas d’un aspect plus ou moins marginal de ce livre, comme le montre par exemple l’introduction du terme « empire » (p. 85 sq.) pour caractériser le régime (cosmo-) politique qui supposément émergerait avec l’Union européenne. Les auteurs ne cachent pas la proximité de ce concept à celui introduit par Michael Hardt et Antonio Negri il y a quelques années. En fait, il s’agit ici d’une adoption terminologique qui me paraît faire partie d’une « stratégie théorique » afin de profiter du succès qu’ont connu le livre de Hardt/Negri et ce terme pour pouvoir d’autant mieux promouvoir sa propre façon d’aborder un problème à la fois politique et théorique. Mais à travers la manière de Beck et Grande d’adopter ce terme on réalise en même temps combien la limite est fine entre la popularisation des recherches scientifiques et un « populisme scientifique ».

Étant donné ce côté redoutable de l’ouvrage de Beck et Grande, il faut se doter d’une bonne dose de stoïcisme herméneutique en le lisant. Mais, mis à part cette rhétorique peu comestible, le livre est utile pour rappeler quelques-unes des implications théoriques les plus importantes du projet de l’européisation des États nations se trouvant quelque part entre l’Atlantique et l’Asie ainsi que les défis à la fois conceptuels et politiques dans la tentative d’en fournir une compréhension appropriée.

Dietmar Köveker