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Recension : « Europe, La trahison des élites » de Raoul-Marc Jennar et « Europe, constitution, frontière » de Etienne Balibar

Eurostudia, vol.1, no. 1, juin 2005

Raoul-Marc Jennar, Europe, La trahison des élites, Fayard, 2004, 282 p., 19 €

Etienne Balibar, Europe, constitution, frontière, Édition du passant, 2005, 165 p., 12 €

Voici un livre qui permet à ses lecteurs de comprendre les ratés du traité constitutionnel européen autrement que selon la paresseuse interprétation du « replis sur soi » des peuples qui ont été consultés ou de cet hermétique « refus d’Europe ». Raoul-Marc Jennar, dans Europe, la trahison des élites, nous amène à apprécier les structures décisionnelles de l’actuelle « Europe politique » comme un pouvoir exécutif des plus puissants évoluant « sans les Européens ». C’est celui-ci, explique-t-il, qui représente les intérêts de la grande finance à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en lieu et place des États nationaux, sans que jamais les populations puissent infléchir sa politique via les leviers électoraux. C’est lui qui, via Pascal Lamy, son commissaire au commerce international depuis lors nommé à la tête de cette OMC, a entamé les négociations de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) visant à éliminer progressivement les services de la gestion publique pour les confier aux entreprises privées se faisant « librement » concurrence dans le monde. C’est lui également qui, plutôt que d’organiser un forum avec des organisations non-gouvernementales représentant différents champs de préoccupation politiques, a crée le European Round Table pour mieux s’orienter, un club regroupant au nom de la « société civile » les quarante-cinq firmes les plus importantes d’Europe (un chiffre d’affaires cumulé de 950 milliards d’euros par an). L’auteur étaie sont doute quant à la portée d’une telle « Europe politique » en balayant du regard les lobbies qui conseillent le prince à Bruxelles, l’Union of Industrial and Employers’ Confederation of Europe, l’European Service Network ou encore l’européano-états-unien Trans Atlantic Business Dialogue. L’impression d’unanimité qui s’en dégage relève d’une « communauté des experts » qui se démultiplie en instances diverses pour se donner des airs de pluralité. C’est ainsi qu’on peut, au nom de l’intérêt public, projeter à terme la privatisation partielle ou complète des systèmes d’éducation, des télécommunications, des transports, de l’énergie... Le brevetage du vivant y passe pour un concept enrichissant et la privatisation des fonds de retraite semble indispensable. « L’Europe est une grande idée. Trop grande, manifestement, pour être confiée à des eurocrates. » Trop grande pour correspondre aux seuls critères d’« harmonie » de ses « banquiers » qui admettent les services publiques seulement sous le vocable abscons et évanescent de « service d’intérêt économique général », pour n’en garantir pas l’existence. Rien d’étonnant à ce que cette Europe des élites constitutionnalise son impuissance politique plutôt que de l’affirmer, en rendant par exemple impossibles l’établissement de règles fiscales communes entre États membres et l’abolition des paradis fiscaux en son sein, de même qu’en subordonnant sa voix diplomatique aux décisions militaires de l’Otan. Le mérite de ce pamphlet, on l’aura deviné, ne réside pas dans son sens des nuances, mais dans la façon qu’il a de prendre à revers, à l’aune des politiques effectives, les déclarations de ses représentants. En regard des bonnes intentions agit une bureaucratie de commissaires dont l’envergure des prérogatives est étrangement proportionnelle à leur incognito. Jennar en appelle alors logiquement à l’action des citoyens et de leurs diverses ONG, dans une référence aux Lumières qui manque toutefois d’originalité théorique.

Sur ce point, on confiera le témoin au philosophe Etienne Balibar, dont les interventions récemment colligées dans Europe, constitution, frontière font précisément état de la responsabilité des peuples au nom desquels l’Europe se constitue. Parvenant à s’élever au-dessus de la mêlé - un tour de force en ces temps de référenda - Balibar critique lui aussi une organisation européenne sourde à la pensée populaire et myope aux enjeux fondamentaux de l’époque sans pour autant en appeler à un contre-modèle simpliste qui aurait seulement vocation à s’opposer frontalement à la puissance états-unienne. Balibar s’essaie à une définition d’une Europe consciente d’hériter de luttes de classes antérieures tenue d’obéissance à aucune forme de téléologie politique. Cette Europe se poserait donc tel un cadre d’élaboration intrinsèquement conflictuel où les sujets émergeants (les nouveaux membres de l’est par exemple) seraient même aptes à amender ses orientations fondamentales. Surtout, l’Europe qu’entend Balibar n’est pas une Europe délimitée ; elle se donne à penser comme un média politique de visées « altermondialistes » capables d’influencer la marche politique du monde dans ses relations diplomatiques avec ceux qu’elle côtoie. « Le processus de mondialisation affecte l’Europe comme toutes les régions du monde. Voilà pourquoi il est aussi difficile de résoudre les paradoxes qui se font jour dans la constitution de l’Europe : l’exigence à la quelle nous sommes confrontés, c’est d’élever le degré de notre unité et de notre capacité à intervenir comme puissance autonome dans les processus mondiaux. [...] L’Europe et l’Amérique ne sont plus des espaces extérieurs l’un à l’autre : cela n’aurait donc pas de sens de construire un contrepoids, mais il faudrait chercher à infléchir la politique américaine de l’intérieur. » Pour y arriver, Balibar préconise une citoyenneté ne relevant ni du « corporatisme national », ni du « bureaucratisme bruxellois », mais un « processus constituant » permanent rendant vive la notion de souveraineté populaire. Bien qu’on en soit très loin, et qu’on ne comprenne pas toujours comment une telle Europe pourrait à la fois se faire en permanence et se trouver unie comme institution transigeant dans le contexte de la mondialisation, on appréciera de croiser quelques termes selon lesquels il urge que les peuples d’Europe traitent une entité qui peut tant faire en leur nom.

Alain Deneault