CCEAE/CCGES-Université de Montréal
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Rapport séjour recherche Alexandre Legault

Le Centre canadien d’études allemandes et européennes Université de Montréal 3744, rue Jean-Brillant, bureau 525 Montréal (Québec) Canada H3T 1P1

6 septembre 2017

Objet : Rapport faisant suite à l’obtention d’une bourse du CCEAE pour un séjour de recherche

En m’octroyant une bourse de 1500$ pour un séjour de recherche à Leipzig en Allemagne, le CCEAE m’a appuyé dans mon projet de mémoire de maîtrise. Comme je l’ai mentionné dans ma demande, le séjour, d’une durée d’environ un mois, comprenait deux principaux objectifs : (1) un échange étudiant à l’Institut für Kulturwissenschaften dans le cadre d’un stage en milieu de recherche dirigé par Barbara Thériault, ma directrice de recherche, et Thomas Schmidt-Lux, un des évaluateurs de mon mémoire de maîtrise, et (2) la réalisation d’une enquête de terrain (entretiens et observations) à Leipzig dont les données recueillies seraient comparées à celles produites à Montréal. L’entente de l’échange étudiant prévoyait ma participation aux activités de l’Institut für Kulturwissenschaften afin de me familiariser avec le milieu et d’encadrer mes activités de recherche. Ainsi, j’ai participé à des groupes de travail (Forschungswerkstatt) sur une base hebdomadaire. Il s’agit de séminaires d’une durée de trois heures dans lesquels des professeurs et des étudiants des cycles supérieurs présentent leurs travaux de recherche. L’intérêt de ces rencontres est de se soumettre à la critique des pairs, de discuter des méthodes employées ou bien d’interpréter des données empiriques en groupe. J’ai eu l’occasion, comme il avait été convenu dans l’entente de stage, de présenter mon projet de recherche lors de la séance du 29 mai 2017, durant laquelle ma directrice de recherche et mon superviseur dans le milieu étaient présents. En contrepartie, j’ai reçu beaucoup de commentaires critiques, à la fois positifs et négatifs, et qui m’ont aidé à orienter la suite de ma recherche.

L’entente de stage visait également à avancer la conception de mon mémoire de maîtrise. J’ai ainsi conduit une pré-enquête de terrain exploratoire sur le style de vie des artistes à Leipzig, en vue de me préparer au terrain de Montréal. Les deux villes étant similaires du point de vue de l’effervescence artistique et culturelle, je comparerai les données de Leipzig avec celles recueillies à Montréal. Le travail effectué jusqu’à présent inclut la collecte de données (environ 15 heures d’observations, et sept entretiens), la retranscription de mes notes et des entretiens ainsi qu’une pré-analyse. Mon mémoire de maîtrise porte sur le style de vie contemporain des travailleurs œuvrant dans les domaines artistiques et créatifs. Comme point de départ, je me suis intéressé à la littérature sur la bohème, définie au sens classique comme un milieu artistique et intellectuel ayant émergé à Paris au XIXe siècle. L’opposition de la bohème à la bourgeoisie est un thème majeur dans la littérature sur le sujet. Pour Michels, la bohème ne s’opposait pas à la bourgeoisie en tant que classe économique – plusieurs de ses membres en faisaient partie sous cet angle –, mais sur le plan du goût, des valeurs, de l’esthétique et de la morale. (Michels, 2014 : 4) Pour saisir le sens du style de vie artiste à notre époque, je porterais attention aux styles de vie qui expriment une tension comparable à celle de la bohème du XIXe siècle. Inspiré de la sociologie des formes de Georg Simmel, et son concept de style de vie – en tant que relation entre la culture subjective et la culture objective (Simmel, 1987 : 599) –, je conçois l’opposition entre la bohème et la bourgeoisie comme une tension productive qui trace le motif général du style de vie bohème et de ses conséquences sur la société en général. Mon terrain a donc commencé avec une question ouverte : où peut-on trouver ces tensions aujourd’hui, et comment se manifestent-elles ? Mon mémoire s’inspire de la forme de l’étude de Siegfried Kracauer dans Les employés. Aperçus de l’Allemagne nouvelle (2004 [1930/1929]). Il s’agit en fait d’un recueil de feuilletons, initialement publiés en série dans les pages culturelles du Frankfurter Zeitung entre 1929 et 1930. Le feuilleton est un genre littéraire typique de l’époque de la République de Weimar (1918-1933) qui mêle à la fois sociologie, reportage et littérature. Cette tradition est au centre des considérations des recherches de Barbara Thériault, pour qui le feuilleton a été à cette époque un laboratoire de l’écriture sociologique. (Thériault, 2017) Il présente une forme d’écriture réflexive, exigeante, mais également ludique et sans formalisme. Ces textes se prêtent à l’analyse du temps présent, mais à travers des objets du quotidien – ce que tout le monde peut observer – d’où son nom pour la « petite forme ». Comme je chercherai à le montrer dans mon mémoire, le feuilleton n’est pas qu’un genre littéraire, mais présente une démarche d’enquête empirique dont les sociologues gagneraient à s’en inspirer. En accordant une attention particulière aux manifestations de surface, aux petits détails et à la matérialité, la démarche feuilletonesque de Kracauer est selon moi pertinente pour l’étude du style de vie, qui ne peut être pensé qu’à partir d’une pluralité de dimensions et de matériaux. L’idée serait de tenter l’expérience en intégrant un feuilleton dans chacun des chapitres de mon mémoire.

La grande partie de mon enquête de terrain a été conduite en compagnie de mon collègue de l’Institut für Kulturwissenschaften, Paul Lissner, qui accorde aussi une place importante aux artistes à Leipzig dans son mémoire de maîtrise. Son aide a été essentielle, non seulement pour valider mes observations, mais aussi pour l’accès au terrain. La majorité des participants, faisant partie de son cercle social, ont été recrutés par son entremise. C’est aussi, il faut le dire, la perspective particulière à ce milieu qui a été principalement prise en compte dans mon enquête, puisque j’en ai eu un accès privilégié. En effet, j’ai passé beaucoup de temps en leur compagnie. Bien qu’ils aient connu la raison de ma présence, j’étais davantage perçu comme un ami de Paul plutôt qu’un sociologue. J’ai ainsi pu observer régulièrement leur quotidien dans leurs appartements ou leurs locaux d’artistes, et dans les événements qu’ils organisaient. Ils ne sont pas tous des artistes, la plupart se considèrent comme des « anciens punks », et partagent les idéaux de la gauche radicale. Ils ont été témoins des récentes transformations socio-économiques de Leipzig, dont ils critiquent la tendance à l’embourgeoisement. Ce n’est pas sans nostalgie qu’ils me parlaient d’un autre temps, il y a quelques années, lorsque la vie culturelle et artistique à Leipzig leur semblait offrir plus de possibilités. Le cadre de mes observations a toutefois dépassé l’étendue de ce milieu. Ma collecte de données a inclus également des observations au quotidien dans le quartier de Plagwitz, reconnu pour ses institutions culturelles et artistiques (dont des anciennes manufactures transformées en galeries d’art et ateliers d’artistes, comme c’est le cas avec le Westwerk et le complexe Spinnerei). Je portais ainsi attention aux différents groupes qui composaient l’espace public, aux styles vestimentaires et aux différentes pratiques de sociabilité. J’ai pris des notes écrites, mais également des photographies. Celles-ci m’ont permis de réfléchir à mon objet d’étude strictement à partir de matériaux visuels. J’ai ainsi remarqué que les « tensions » dans le style de vie sont repérables jusque dans la manière dont l’espace public est visuellement marqué, par des graffitis, des vitres cassées, des autocollants, des affiches ; mais aussi par la peinture fraîche des blocs appartements et des commerces rénovés. J’ai également participé à des événements artistiques organisés par des étudiants en art, et assisté à deux festivals qui réunissaient des artistes, artisans, musiciens et commerçants. En tout, j’ai conduit des entretiens avec sept participants. Ces entretiens, tous d’environ une heure, étaient à structure ouverte. Sans invoquer l’expression « style de vie », je demandais aux enquêtés de me raconter comment ils sont devenus artistes, en essayant de faire appel à leur expérience vécue et leur biographie. Toutefois, et peut-être était-ce dû aux particularités du milieu, les enquêtés étaient habitués de réfléchir à leur condition d’artiste. Si la plupart faisaient preuve de réflexivité, il arrivait que la discussion tourne aux constructions intellectuelles désincarnées de l’expérience. Mes questions de relance cherchaient le plus possible à approfondir les éléments de réponse des enquêtés à partir des expressions qu’ils utilisaient. Mon collègue Paul Lissner était présent dans la plupart de ces entretiens. Il posait aussi des questions de relance et aidait à traduire lorsque les participants préféraient s’exprimer en allemand plutôt qu’en anglais. Comme je l’ai mentionné plus haut, la grande partie de mon échantillon a été recrutée par le biais de mon collègue Paul. Seulement deux participants ne faisaient pas partie de son cercle social. Le premier m’a été présenté par une autre collègue, et le deuxième, originaire de Montréal, a été rencontré par hasard. L’échantillon est diversifié du point de vue des disciplines artistiques, des professions, du sexe, de l’âge et du milieu socio-économique d’origine. Seulement deux personnes sont toujours aux études, et les autres vivent soit de leur art soit cherchent à en vivre. En tout, trois participants sont spécialisés dans les installations artistiques, et les autres, dans le design graphique, la musique, la peinture, la chorégraphie, et le film documentaire. Parmi les participants, quatre sont des hommes et trois sont des femmes. Leur âge varie entre 29 et 49 ans. Cinq habitent à Leipzig, et les deux autres y ont habité pendant plusieurs années. Certains m’ont confié être issus de milieux pauvres ou ouvriers, tandis que d’autres avaient des parents dont la profession est associée à la bourgeoisie éduquée : avocat, scientifique, banquier, etc.

En somme, mon séjour à l’Institut für Kulturwissenschaften a été riche en apprentissages et en rencontres. Bien qu’elle ait été limitée dans le temps, l’enquête de terrain m’a permis de mieux cibler mon objet de recherche et mon groupe à l’étude pour la suite de mon mémoire de maîtrise. Ainsi, j’ai constaté, malgré un échantillon présentant une diversité de disciplines pratiquées, de professions, d’âges et d’origines socio-économiques, que les participants étaient liés par un problème commun qui se rapporte au style de vie. En dépit du désenchantement exprimé par rapport à leur condition ou des possibilités que Leipzig et ses milieux artistiques leur offraient, ils sont à la recherche d’une nouvelle effervescence artistique, sociale et culturelle. Ils partagent le rêve d’une vie d’artiste qui à leurs yeux promet des aventures, des expériences et une sociabilité plus satisfaisantes. Il serait intéressant, pour la suite de mon enquête qui aura lieu à Montréal, d’analyser comment le style de vie d’artiste se traduit en des problèmes existentiels concrets, en dirigeant le regard vers les tensions, jamais tout à fait résolues, entre une vie considérée comme rangée et monotone et à laquelle on veut échapper, et une autre alternative. Si l’on peut se permettre de traduire cette tension, d’une certaine manière, dans le langage d’une opposition entre les mentalités bourgeoise et bohème, je dirais que celles-ci ne se sont jamais complètement réconciliées, contrairement à ce que soutient Richard Florida dans sa théorie sur la classe créative (2004). Mon enquête à Leipzig montre qu’elles sont plutôt vécues de manière conflictuelle, un trait qui semble caractéristique du style de vie contemporain des artistes. Pour la suite de mon projet de mémoire, je porterai attention à ces tensions dans le contexte de Montréal, plus particulièrement celui du quartier d’Hochelaga-Maisonneuve, un secteur qui connait, parallèlement à la résistance à l’embourgeoisement, un nouveau développement culturel et artistique. Pour ce faire, je chercherai à m’intégrer dans des réseaux et des collectifs d’artistes qui sont actifs dans ce milieu, en adoptant des méthodes similaires à celles utilisées à Leipzig. Ainsi, toujours en m’inspirant de Kracauer et de l’écriture feuilletonesque, je procéderai à des observations ethnographiques, en suivant ces groupes d’artiste au quotidien, et conduirai une dizaine d’entretiens avec eux.

Alexandre Legault