CCEAE/CCGES-Université de Montréal
--
ACCUEIL ENSEIGNEMENT RECHERCHE CONTACT CENTRE AT YORK UNIVERSITY

Rapport séjour Xander Selene

Rapport final : projet de séjour _ Xander SELENE

Le projet de séjour avait pour objet de compléter, par la consultation de certains textes inédits conservés dans les Archives de Theodor W. Adorno à l’Institut für Sozialforschung à l’Université Johann-Wolfgang-Goethe à Francfort, les connaissances sur la théorie de la reproduction musicale. Cette recherche s’est inscrite dans la rédaction de ma thèse sur l’esthétique d’Adorno [Titre : « A Shine of Truth in the ‘universal bedazzlement-context of reification’ (Theodor W. Adorno) »]. Le projet de thèse est mené dans le cadre du programme de doctorat au Département de philosophie, Université de Montréal, et dirigé par Dr. Iain Macdonald.

Le sujet propre de la thèse, le concept d’illusion esthétique (ästhetischer Schein) chez Adorno, s’ouvre sur toute la problématique de l’interprétation. En effet, selon Adorno, la reproduction musicale adéquate exige la production d’une illusion—l’illusion d’une unité entre la performance et la partition, deux formes entièrement différentes et opposées1.

La théorie de la reproduction musicale adornienne existe sous forme de fragments, édités par Henri Lonitz et publiés en un volume des Écrits inédits intitulé Zu einer Theorie der musikalischen Reproduktion2. Cet ouvrage contient du matériau qu’Adorno générait en vue de la rédaction d’un livre sur la théorie de la reproduction musicale : des notes, une esquisse, deux plans et un nombre d’illustrations—passages du répertoire de la musique occidental dessinés (de mémoire, paraît-il) et annotés par Adorno. Cependant, d’autres sources pertinentes n’ont pas été publiées, d’où l’intérêt de consulter des documents dans les Archives de Theodor W. Adorno.

La période couverte par la bourse demandée était du 10 au 15 juin 2012. J’ai passé la semaine entière dans les Archives, normalement en présence en mon directeur de thèse, qui menait sa propre recherche sur un autre aspect de la pensée d’Adorno, et qui avait organisé un séjour de recherche coïncidant avec le mien.

Le lundi 10 juin 2012 à 10h00, nous avons été très gentiment accueillis par les archivistes des Archives de Theodor W. Adorno, MM. Christoph Gödde et Henri Lonitz.

Lundi, nous avons consacré plusieurs heures à l’élaboration d’une méthode pour déchiffrer l’écriture d’Adorno. J’ai eu la clairvoyance d’apporter les Frankfurter Adorno Blätter. En comparant les tapuscrits, parus dans les Frankfurter Adorno Blätter, des extraits tirés des cahiers (Hefte) d’Adorno avec leurs sources manuscrites des Archives, nous avons pu reconnaître les signes distinctifs du style adornien et construire un alphabet de variantes propres à lui. Même à une compréhension des particularités de l’écriture manuscrite allemande, avec ses variantes régionales, l’écriture d’Adorno reste difficile à déchiffrer. Je considérerais suivre un cours d’été sur l’écriture manuscrite allemande afin de poursuivre la vocation historiographique agréablement dans l’avenir.

1 Voir Theodor W. Adorno, Gesammelte Schriften, éd. Rolf Tiedemann unter Mitwirkung von Gretel Adorno, Susan Buck-Morss und Klaus Schulz, 20 vols., Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1973-1986, t. 16, p. 517. 2 Theodor W. Adorno, Zur einer Theorie der musikalischen Reproduktion : Aufzeichnungen, ein Entwurf und zwei Schemata, éd. Henri Lonitz, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 2002.

Zu einer Theorie der musikalischen Reproduktion contient quelques astuces pour résoudre des problèmes de performance spécifiques et donc pour maintenir l’illusion esthétique même aux passages où l’intention musicale et les possibilités techniques se contredisent. Je me demandais si les partitions d’Adorno étaient un fonds de ces astuces. J’ai passé un après-midi à la consultation de quelques partitions de la bibliothèque personnelle d’Adorno, notamment la Sonate pour Piano, opus 1, d’Alban Berg. J’y ai trouvé plusieurs annotations manuscrites qui se retrouvent dans l’essai sur Opus 1 dans Berg : Der Meister des kleinsten Übergangs3. Les annotations qui concernent uniquement la performance sont peu, mais intéressantes à la lumière de l’analyse que fit Adorno dans Berg. J’ai aussi consulté, entre autres, les copies à Adorno de Fidelio ; de la Romance pour Violon, op. 50 ; et de quelques Sonates pour piano de Beethoven.

Une importante ressource relative à la théorie de la reproduction musicale est la correspondance entre Adorno et Rudolf Kolisch, de laquelle les Archives de Theodor W. Adorno détiennent une importante partie. Rudolf Kolisch était violoniste, membre fondateur du Kolisch Quartett et du Pro Arte Quartet. Il travaillait en étroite collaboration avec Arnold Schoenberg, dont il était aussi le beau-frère. Le Quatuor Kolisch est reconnu pour son engagement très tôt dans la musique moderne. J’ai eu plusieurs raisons de croire que la correspondance Adorno-Kolisch serait pertinente à ma recherche. Au regard de son article « Zum Problem der Reproduktion (1925) » Adorno prit intérêt pour le sujet de l’interprétation justement pendant sa courte période viennoise, où il faisait partie d’un cercle de compositeurs et de musiciens modernes, dont Kolisch4. En été 1954, l’interprétation fut objet d’un séminaire donné par Kolisch, Adorno et Eduard Steuermann à Kranichstein5. À intervalles réguliers au long de sa carrière, Kolisch pour sa part publie des articles et prononce des conférences sur la reproduction musicale en générale et des problèmes d’interprétation chez des compositeurs particuliers.6

Pendant la Guerre, Rudolf Kolisch s’installa aux Etats-Unis, où il était professeur à l’Université du Wisconsin (Madison) et au New England Conservatory (Boston). Séparés par des distances difficilement raccourcies, Kolisch et Adorno renouait leur amitié par des lettres, des cartes postales et des télégrammes, dont un bon nombre sont conservés. De ces documents, j’ai lu les copies de consultation mises à ma disposition. La correspondance Adorno-Kolisch est très riche et offre un nombre de pistes de recherche. En ce qui concerne ma recherche actuelle, deux lettres m’ont apporté une aide précieuse : celle d’Adorno à Kolisch du 16 novembre 1943, qui contient une critique de son article « Tempo and Character in Beethoven’s Music »,7 lequel j’avais lu préalablement, et avec grand intérêt, et celle de Kolisch à Adorno du 26 février 1956, qui concerne, en partie, la préparation du Concerto pour violon de Schoenberg.

3 Voir notamment Adorno, « Klaviersonate », in Gesammelte Schriften, t. 13, p. 374-382. 4 Adorno, « Zum Problem der Reproduktion », in Gesammelte Schriften, t. 19, p. 440-444. 5 Voir la « Editorische Nachbemerkung » de Henri Lonitz dans Zu einer Theorie der musikalischen Reproduktion, p. 382-383. 6 Voir la bibliographie (« Literatur ») dans le numéro double 29/30 de Musik-Konzepte, consacré à la théorie de la performance de Rudolf Kolisch : Rudolf Kolisch, Zur Theorie der Aufführung : Ein Gespräch mit Berthold Türcke, Munich, text+kritik, 1983, p. 128. Dans cet entretien avec B. Türcke, Kolisch mentionne Adorno (p. 10-11). 7 Rudolf Kolisch, « Tempo and Character in Beethoven’s Music », The Musical Quarterly, vol. 29, no 2 (avril 1943), p. 169-187 et no 3 (juillet 1943), p. 291-312.