CCEAE/CCGES-Université de Montréal
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Rapport de séjour de recherche M-H. Benoit-Otis

Rapport de séjour suite à l’obtention d’une bourse de recherche par Marie-Hélène Benoit-Otis

Le soutien financier du Centre canadien d’études allemandes et européennes m’a permis d’effectuer un double déplacement au cours du mois de juillet 2010 : j’ai d’abord participé à un congrès en Grande-Bretagne, puis à un séminaire d’été à Berlin. Du 8 au 11 juillet 2010 se tenait à l’Université de Southampton la 16th Biennal Conference on Nineteenth-Century Music, l’un des plus importants événements internationaux consacrés à la musique du 19e siècle. Dans le cadre de ce congrès, j’ai présenté une communication intitulée « “Délicieux oubli des choses de la terre” : The Genesis of a Wagnerian Love Duet », et dont le contenu était dérivé de ma thèse de doctorat en musicologie, déposée le 15 février dernier à l’Université de Montréal et à la Freie Universität Berlin (dans le cadre d’un programme de cotutelle). Dans ma thèse, intitulée « Chausson dans l’ombre de Wagner ? De la genèse à la réception du Roi Arthus », j’ai étudié l’aspect spécifiquement musical du wagnérisme français à la fin du 19e siècle par le biais d’une étude de cas centrée sur l’opéra Le Roi Arthus d’Ernest Chausson (composé entre 1886 et 1895, et créé au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles en 1903). J’y démontre que l’influence de Wagner joue un rôle capital aussi bien dans la genèse que dans la version finale et la réception de l’opéra. L’étude des esquisses pour Le Roi Arthus, en particulier, permet de constater pour la première fois que dans l’élaboration de son œuvre lyrique, Chausson a manipulé les traits wagnériens d’une manière présentant des analogies importantes avec celle que Carolyn Abbate a fait ressortir dans son analyse des esquisses de Pelléas et Mélisande de Debussy (« Tristan in the Composition of Pelléas », 19th-Century Music, vol. 5, no 2, 1981, p. 117-141), ce qui ouvre un champ de recherche comparatif encore inexploré. Le duo d’amour de Lancelot et Genièvre au premier acte de l’opéra, « Délicieux oubli des choses de la terre », constitue un exemple éloquent de ce processus d’assimilation de l’influence wagnérienne ; c’est le sujet de la conférence que j’ai présentée au congrès de Southampton. À partir d’une étude des esquisses du livret et de la partition du Roi Arthus conservées à la Bibliothèque nationale de France (Paris), au Harry Ransom Humanities Research Center (Austin, Texas) et dans les archives privées de la famille Chausson (Paris), j’ai pu dégager deux tendances apparemment contradictoires dans la genèse du duo. D’une part, la volonté de Chausson de se « déwagnériser », exprimée à plusieurs reprises dans sa correspondance, conduit Chausson à apporter des modifications importantes au texte de la scène entourant le duo, afin de réduire autant que possible les ressemblances avec le deuxième acte de Tristan und Isolde de Wagner. Mais d’autre part, les esquisses musicales du duo témoignent d’une évolution opposée : plutôt que de chercher à éliminer les traits wagnériens présents dès les premières ébauches de la partition (mars 1886), Chausson les remplace par d’autres éléments tout aussi wagnériens, qu’il précise graduellement pour atteindre en 1895 une version finale partageant de nombreuses caractéristiques musicales avec le duo d’amour du deuxième acte de Tristan, « O sink hernieder, Nacht der Liebe ». Chausson établit ainsi le caractère fortement tristanesque de la musique de Genièvre, qu’il utilisera dans la suite de l’opéra comme une toile de fond servant à souligner musicalement les profondes différences dramatiques entre son opéra et celui de Wagner. Présenter les résultats de mes recherches au cours d’un congrès réunissant plus de 150 musicologues du monde entier, tous spécialistes de la musique du 19e siècle, m’a permis de recueillir des réactions précieuses pour la préparation de ma soutenance de thèse, qui doit avoir lieu à l’Université de Montréal le 4 octobre prochain. En outre, l’ambiance agréable et décontractée du congrès m’a permis de faire la connaissance de nombreuses personnes, dont plusieurs chercheurs avec lesquels j’aurai peut-être l’occasion de collaborer à partir de janvier 2011, dans le cadre de mes recherches postdoctorales à University of North Carolina at Chapel Hill. Immédiatement après le congrès, du 12 au 23 juillet 2010, se tenait à Berlin l’un des séminaires d’été offerts par le CCEAE, intitulé « Diversity in Modern Germany : Religion and Ethnicity, Sexuality, and Race ». Ce séminaire, organisé par Till van Rahden (Université de Montréal) et Randall Hansen (University of Toronto), représentait pour moi l’occasion idéale de terminer mon diplôme complémentaire en études allemandes dans le contexte européen avant de soutenir ma thèse de doctorat. Le sujet m’intéressait particulièrement, car j’y ai vu une occasion de mieux comprendre un pays où j’ai vécu plusieurs années dans le cadre de mes études de maîtrise et de doctorat. En outre, le fait que le séminaire ait lieu à Berlin m’a permis de profiter de l’occasion pour discuter avec mon directeur de recherche de la Freie Universität Berlin, Jürgen Maehder, pour assister au Colloquium d’études supérieures de ce dernier, et même pour rencontrer mon futur superviseur de recherches postdoctorales, Tim Carter (University of North Carolina at Chapel Hill), qui se trouvait également à Berlin à ce moment. En somme, ce séjour de trois semaines en Grande-Bretagne et en Allemagne, effectué grâce au soutien financier du CCEAE, s’est avéré très productif aussi bien pour la fin de mes études (doctorat et diplôme complémentaire) que pour la transition vers le postdoctorat, c’est-à-dire vers le début de ma vie professionnelle en tant que musicologue. Je suis très reconnaissante au Centre pour son soutien réitéré au cours des dernières années, grâce auquel j’ai pu réaliser de nombreux projets que j’aurais eu bien du mal à financer autrement, et qui ont profondément modelé mon parcours intellectuel et académique.