CCEAE/CCGES-Université de Montréal
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Rapport de stage, Alex Perreault

Rapport de stage de recherche EAE6001
Introduction

L’objectif de ce rapport est double. Il vise tout d’abord à rendre compte du travail accompli dans le cadre d’un stage de recherche dans un institut allemand, le Kulturwissenschaftliches Institut (KWI) où j’ai été reçu, et aussi donner des informations éventuellement pertinentes pour d’autres membres du Centre canadien d’études allemandes et européennes (CCEAE) qui envisageraient de s’y rendre dans le cadre de leurs études de maîtrise ou de doctorat. Le KWI est un institut de recherche pour les professeurs et étudiants des cycles supérieurs de différentes disciplines des sciences humaines et sociales. Après un bref rappel de mon projet de stage, je procèderai à la description des éléments de mon séjour en alternant entre les faits et le déroulement de mon stage : le professeur, l’institut et le lieu. Par la suite, j’aborderai les résultats du processus de la cueillette de données et des entrevues, ainsi qu’un changement dans mon projet de recherche qui redéfinit le rôle des sondages et la population ciblée.

Description du projet de stage
L’Allemagne, le Canada et le Japon, voici les trois pays qu’il me sera nécessaire de visiter afin de réaliser mon projet de recherche au Département de sociologie de l’Université de Montréal. Je travaille à comprendre l’imbrication des dimensions individuelles, institutionnelles et culturelles qui ont permis l’émergence et le rayonnement de la musique électronique au début des années 1950, mais plus particulièrement la musique de l’école de Cologne. Ce projet s’inscrit aussi dans les activités du CCEAE et c’est dans le cadre du programme de soutien au « stage de recherche en Allemagne » que je produis ce rapport.

La durée de mon séjour en Allemagne fut de six mois, soit du 18 avril au 2 octobre 2012. Le but de ce séjour ne se limitait pas simplement au stage de recherche : il s’agissait de la partie la plus importante. Le but était de procéder à la collecte de données d’archives ou documentaires sur le studio de musique électronique de la Westdeutscher Rundfunk (WDR) et d’effectuer des entrevues dans le cadre de mon projet de recherche avec des acteurs pertinents pour ce milieu.

Ronald Kurt : le professeur contact
J’avais pris contact, au préalable, avec le professeur Ronald Kurt. Enseignant désormais à l’Université Bochum, il a fait une thèse d’habilitation en sociologie sous la direction de Hans-Georg Soeffner et a reçu son habilitation en 2001 de l’Université de Constance. Ronald Kurt s’est intéressé à la sociologie comparée de la musique ayant pour spécialisation la comparaison entre la musique occidentale et la musique indienne, dont le principal ouvrage fut un livre publié en 2009 . Ce sujet l’a conduit à étudier plus en détails, l’analyse de Max Weber dans sa sociologie comparée de la musique, sujet sur lequel il a publié un article en 2005 et un autre en 2006 annonçant le livre. Il travailla, avec Soeffner, au Kulturwissenschaftliches Institut à Essen, dans une unité de recherche orientée vers les rapports interculturels. La section Interkultur est une des quatre sections de l’institut. C’est le contact avec ce professeur qui m’a conduit au KWI à Essen. C’est aussi dans le cadre de cette section que j’ai participé aux groupes de recherches. Toutefois, certaines conjonctures ont fait en sorte que je n’ai pas pris part aux activités comme je l’aurais souhaité. De plus, l’absence de réflexions sur des dimensions importantes de mon projet (méthodes comparées, art ou musique, sciences et technologies) au sein de ce groupe rendait ma participation moins pertinente et le groupe de sociologie de la musique n’ayant pas continué, il y avait aussi peu d’interlocuteurs compétents. Les principales préoccupations du groupe gravitent aujourd’hui autour de l’identité, l’ethnicité et les migrations. Même une approche « transnationale », qui aurait pu être un point d’ancrage pour ma part, était absente des discussions.

J’ai, toutefois, participé à quelques reprises aux travaux du groupe sans faire de présentation formelle de mon projet, mais en commentant les projets des étudiants que dirige Hans-Georg Soeffner, ainsi qu’en discutant de manière informelle avec les étudiants et professeurs de la section Interkultur, avec qui j’avais aussi plus d’affinités. Le travail avec eux était très agréable et le fait de d’observer le déroulement des rencontres m’a permis de mieux comprendre la façon de critiquer et de discuter dans la sociologie allemande.

Le professeur Kurt n’était pas très présent à l’institut et, en raison de contraintes personnelles, n’a pu m’accorder beaucoup de temps, malgré ma persévérance à espérer avoir des rencontres qui m’auraient permis d’approfondir sa critique de la sociologie de la musique de Max Weber et de développer un réel projet de partenariat qui aurait pu éventuellement déboucher dans un projet d’article commun.

Caractéristiques du KWI
Le KWI d’Essen est un centre de recherche multidisciplinaire qui possède une bonne réputation dans le milieu académique et les sciences sociales. Il m’avait d’ailleurs été suggéré par le professeur Ulrich Ufer que ce centre pourrait être plus avantageux pour moi que l’école de musique de Düsseldorf avec laquelle j’avais entrepris des démarches à l’époque qui n’avaient pas débouché sur une coopération concluante.

Le KWI fait partie des centres de recherche de l’Université Duisburg-Essen et est constitué autour d’un groupe de recherche composé de sociologues, historiens et représentants d’autres disciplines telle que littérature, études allemandes, économie et sciences politiques. Les orientations de recherche se divisent en trois secteurs, au sein desquels de nombreux autres projets de recherche peuvent être conduits en parallèle : les sections Erinnerungskultur qui s’occupe des processus d’identité en lien avec la mémoire culturelle, Interkultur engagé dans les rapports à la cohabitation de différentes cultures et les migrations, Klimakultur qui est orienté sur la perception des changements climatiques et son impact sur différentes cultures et Verantwortungskultur s’intéressant à la dimension éthique avant tout en économie. On y trouve aussi la direction administrative et un point d’ancrage important en Allemagne pour la Deutsche Gesellschaft für Soziologie (DGS). D’ailleurs, le jour de mon départ coïncidait aussi avec le début du 36e Congrès annuel de la Société allemande de sociologie, dont certaines activités avaient lieu au KWI même.

Le fait d’être invité dans cet institut m’a permis d’avoir accès aux ressources nécessaires (internet, bibliothécaires et imprimantes pour mener à bien ma recherche. La location particulière du KWI, près de la gare centrale d’Essen, au centre de la région de la Ruhr, me permettait de me rendre facilement, et à relativement peu de frais, dans les autres grandes villes : Köln et Düsseldorf. À partir de là, il était aussi aisé de me rendre dans les autres régions ou pays afin de faire les entrevues avec les compositeurs ou techniciens pertinents pour mon travail. J’étais logé dans les locaux du KWI. On y trouve moins d’une dizaine d’appartements de différentes grandeurs. Les prix varient en fonction de la grandeur des appartements de 400€/mois pour une ou deux pièces à 800€/mois pour 4 pièces. Ils sont tous meublés et fournis et incluent aussi d’autres services comme le nettoyage, la literie et la buanderie (serviettes, linges à vaisselle). On m’a aussi offert la possibilité de louer un bureau de travail avec un ordinateur, toutefois, j’ai choisi de partager le bureau du professeur Kurt qui me l’a gentiment offert.

L’institut est composé d’un certains nombre de membres qui y travaillent en permanence, faisant du 9 à 5, et de membres qui travaillent la majeure partie du temps à l’extérieur. Ce n’est pas une ambiance très adéquate pour favoriser la vie sociale en dehors des heures de bureau, dans la mesure où très peu de rencontres sociales non reliées aux activités académiques ont été organisées. Cependant, le personnel est disposé à nous aider et s’occupe des chercheurs en résidence avec une grande courtoisie et souci de confort. Par un malencontreux concours de circonstances, j’étais le seul locataire de l’endroit lors de l’ensemble de mon séjour.

Certains groupes de recherche sont plus actifs que d’autres, particulièrement la section Klimakultur, mais en regardant sur le site du KWI, il est possible de voir les projets de recherche en cours. Malheureusement, il n’y a plus de section sur la sociologie comparée de la culture, dans laquelle un groupe se spécialisait en sociologie de la musique.

Essen : capitale culturelle de la Ruhr 2010
Essen est situé à environ une heure de train de Cologne, ce qui me permettait d’être près de mon terrain de recherche, tout en étant éventuellement encadré et soutenu par l’organisation d’un centre de recherche professionnel et névralgique pour la sociologie en Allemagne. Cependant, il aurait été préférable de me procurer un appartement à Cologne directement, s’il avait été nécessaire de faire plus de travail dans les archives de la WDR.

Cette ville (Essen ?) d’environ 575 000 habitants est le siège de nombreuses entreprises allemandes des secteurs de l’énergie et de la chimie avec des sièges tels que RWE, STEAG ou encore Evonics. Son histoire étant marquée par un développement industriel très rapide et intense des mines et de l’acier, entre autres sous l’impulsion du conglomérat Thyssenkrupp, elle tente aujourd’hui de revitaliser les infrastructures industrielles en se positionnant comme capitale culturelle industrielle : l’Industriekultur. Cette direction est d’ailleurs partagée dans les nombreuses autres villes de la Ruhr, qui après avoir été le siège de grandes manifestations culturelles après avoir été nommée capitale européenne de la culture par l’UNESCO en 2010 .

Travail de recherche
En fonction des objectifs de mon projet de recherche, je désirais obtenir différents types de données et d’informations qui peuvent être divisées en fonction des méthodes d’analyse. Il y a d’une part des données documentaires historiques me permettant de mieux comprendre la naissance et le développement des studios de musiques électroniques en Allemagne et plus spécifiquement le studio de la WDR à Cologne. D’autre part, j’ai besoin de données me permettant d’analyser la perception des compositeurs et des techniciens de différentes générations ainsi que leur rapport au travail de studio et leurs conceptions esthétiques de la musique étant divisée elle-même entre des entrevues semi-dirigées et des sondages.

1. Documents et archives
Le fond d’archives de la Westdeutscher Rundfunk me fut assez facilement accessible. J’ai tout d’abord pris rendez-vous avec Mme Petra Witting Nöthen au début du mois de septembre 2012. J’ai passé une semaine dans les locaux de la WDR et j’ai toujours obtenu la pleine collaboration du personnel sur place. Il m’a été possible de faire des photocopies de tous les documents d’intérêt sur place. Je n’étais pas autorisé à consulter seulement certains documents datant de moins de 30 ans, mais cela n’avait aucun impact sur ma recherche, puisque les documents pertinents sont situés entre 1949 et 1991. L’accès aux archives est arrivé assez tard dans mon séjour, et cela pour des raisons hors de mon contrôle. J’ai en effet pris contact avec la responsable des archives Mme Jutta Lambrecht en juillet. Cependant, en raison d’une mésentente (elle pensait que j’étais à Montréal) et des vacances d’été, elle n’a pas répondu à mes courriels par la suite avant la mi-août. À ce moment, je n’étais pas disponible sauf pour le mois de septembre. Elle m’a par la suite référée à Mme Witting-Nöthen qui travaille sur place et s’est occupée de me préparer les documents que j’avais demandés et de m’expliquer les conditions d’utilisation et de citations des archives.

Le centre de documentation de la WDR est situé dans le bâtiment WDR-Arkaden sur la rue Elsa, dans le centre historique de Cologne. Il se constitue de différents types de documents et est habituellement accessible aux seuls employés de l’organisation. Il y a une grande bibliothèque contenant des ouvrages contemporains de différents domaines clés ou de références allant de la physique à la philosophie en passant par des ouvrages techniques sur la radio-télédiffusion. Il y a aussi les archives historiques, composées de livres anciens et parfois rares, et ce qui est pertinent pour mon projet, les archives historiques de la WDR à proprement parler. Je me suis concentré sur trois sources documentaires : la série de concert Musik der Zeit, les archives du programme de radio Nachtprogramm et Zeitgenössische Musik et, finalement, la documentation administrative et la correspondance des intervenants dans le division Neue Musik.

2. Entrevues
En faisant parler directement les intervenants qui ont travaillé dans ce studio où ailleurs, mon objectif était d’obtenir une information plus spécifiquement reliée à la sociologie : les pratiques professionnelles, culturelles ou esthétiques. Il s’agit aussi éventuellement de passer outre les filtres que ces compositeurs qui sont aussi producteurs de discours de par leurs écrits s’imposent lors du travail d’écriture rendant le texte parfaitement poli, mais cachant aussi certains éléments. Évidemment, il n’était pas possible d’interroger tous les acteurs ayant participés dès la première heure. Un grand nombre d’entre eux sont décédés ou encore incapables de répondre convenablement à mes questions.

Dans la description de mon projet initial, j’espérais interroger une douzaine de compositeurs ou de techniciens répartis sur trois générations pour analyser le cas allemand. J’ai réalisé six entretiens. J’ai complété une seule entrevue avec un compositeur qui travaillait à la WDR dans les années 1950. Heureusement, une importante documentation traitant spécifiquement des débuts de l’école de musique électronique de Cologne et les documents d’archives couvrent bien cette période et me permettant d’accéder à différents aspects de la pensée et des travaux de ces acteurs importants. J’ai fait trois autres entrevues avec des techniciens qui ont travaillé directement dans les studios, dont un qui a d’abord travaillé comme compositeur et plus tard comme directeur du studio.

J’ai aussi réalisé des entrevues avec les compositeurs actuellement responsables des studios de musique électronique dans les deux écoles de musique associées au studio de la WDR : Cologne (Hochschule für Musik und Tanz Köln) et Essen (Folkwang Universität der Kunst). Ces entrevues me permettront de comparer les développements de la musique dans ce secteur avec ce qui se faisait auparavant. Un certain nombre de compositeurs n’ont pu être interviewés, soit en raison de conflits d’horaires, de la difficulté de les joindre ou soit qu’ils étaient à l’extérieur du pays. Il y a un compositeur résidant aux États-Unis avec qui je compte faire une entrevue au cours des prochains mois. Et si cela s’avère nécessaire, des entrevues supplémentaires pourront être effectuées avec d’autres compositeurs à l’aide d’autres outils de communication : skype, courriels ou téléphone.

3. Sondages
Cette portion de la collecte de donnée ne s’est pas réalisée comme je l’avais prévu avant de me rendre sur place. En fonction du travail que j’ai accompli dans le cadre de mon projet de thèse, l’intérêt pour la collecte de sondage dans le cadre d’événements musicaux m’est apparue incohérente et n’offrant pas de lien suffisamment fort entre l’analyse de la naissance de la musique électronique dans différents pays et la perception des amateurs de musique électronique. La raison de cette incohérence se situe dans la très grande fragmentation de l’étiquette « musique électronique » et la difficulté d’administrer les sondages lors des concerts à un nombre suffisant d’individus pour obtenir une comparaison statistiquement valide en distinguant entre musique expérimentale, de niche (spécialisée) et populaire, par exemple. Aussi, des contraintes importantes pour compléter les sondages concernaient le caractère très spécialisé du sujet, qui n’était pas nécessairement pertinent pour l’ensemble de la population présente lors de concerts de « musique électronique ».

La population visée par le sondage a pris une autre forme dans le cadre de mon projet, car elle s’oriente maintenant seulement vers les étudiants en composition de musique électronique directement par les écoles de musique. La structure du sondage lui-même doit être révisée en conséquence, mais celui-ci pourra être effectué par internet. Les données obtenues seront plus adéquates pour comparer avec les individus interviewés et les rapports et textes des fondateurs historiques. Il reste à lui donner forme.

4. La visite du studio
Le studio de musique électronique de la WDR est toujours situé à Cologne, bien qu’il ne soit plus en activité. Depuis 2001, l’équipement a été déménagé dans le sous-sol d’un bâtiment de l’institution servant à l’archivage du matériel audionumérique et le personnel fut réduit au technicien qui y a travaillé de 1971 à 2001, aujourd’hui à la retraite. La vocation contemporaine des lieux est avant tout la préservation de l’équipement en attendant d’être fixé sur le sort qu’il faudra leur réserver. Entre temps, l’équipement fut placé de sorte à conserver un secteur toujours opérationnel permettant, l’archivage et la production d’œuvres musicales. L’équipement plus ancien est conservé dans les locaux servant en même temps d’entrepôt. Il est donc possible d’y écouter une grande partie des œuvres composées dans le studio. Le travail d’archivage étant toujours en cours, une partie des œuvres reste toutefois inaccessible pour l’instant. L’avantage est qu’il est possible d’entendre des œuvres projetées sur 12 canaux. Le technicien sur place se fait aussi un plaisir de nous démontrer les techniques de travail et de production typique de différentes époques du studio.

La ville de Cologne en collaboration avec la WDR tente depuis 2001 de proposer un moyen de rendre accessible sous forme de musée les différents éléments composants l’histoire de ce studio de renommée mondiale. Les deux écoles de musique de Cologne et Essen cherchent, elles aussi, à valoriser ces appareils et les techniques de composition qu’ils impliquent auprès des jeunes compositeurs, ainsi que les œuvres produites dans les différentes périodes du studio de musique électronique.

Conclusions et impressions sur mon passage au KWI et à la WDR
Connaître l’environnement de travail qui a donné naissance à la musique électronique à Cologne de par ma propre expérience tout en obtenant une meilleure connaissance de l’environnement de la recherche en sciences sociales en Allemagne fut une chance incroyable. Mon projet de recherche en dépend.

Tout d’abord le KWI est un centre de recherche parfait pour accueillir des étudiants des cycles supérieurs ou encore des professeurs, la collaboration avec des professeurs allemands de grande renommée est possible et favorisée. L’Université Duisburg-Essen, n’est pas des plus intéressantes, mais offre tout de même des services décents. Cependant, les besoins supplémentaires de la recherche peuvent être comblés par l’institut lui-même. L’hébergement sur place, peut dépanner et est abordable, même si dans mon cas, cette option a en partie nuit à mon intégration.