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Éditorial

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Enfin : l’Europe avance !

L’Europe avance, n’est-ce pas ? Non ?! Vous n’êtes pas d’accord ? Mais je vous en prie ! On déplore depuis longtemps déjà le « déficit démocratique » des institutions européennes, terme introduit par le politologue anglais David Marquand dans les années soixante-dix afin de souligner notamment le manque de représentativité du Parlement européen par rapport à la volonté politique des peuples européens. Ce parlement se composait à l’époque de députés des parlements nationaux dépêchés par leurs gouvernements respectifs, députés qui ne possédaient donc pas de mandat spécifique et explicite pour la représentation parlementaire au niveau européen. L’ouvrage dans lequel Marquand résume sa critique a été publié en 1979 (Parliament for Europe, London : Jonathan Cape), l’année même des premières élections au Parlement européen. Pourtant, sa formulation est devenue par la suite le passe-partout, en quelque sorte, pour désigner d’une manière générale l’écart entre le pouvoir exercé par les institutions européennes (d’abord celles de la « Communauté européenne », puis, dès 1992, celles de l’ « Union européenne ») d’une part, et le manque de légitimité (et de contrôle) politique de ces mêmes institutions d’autre part. Contrairement aux députés du Parlement européen, dont les compétences demeurent par ailleurs assez limitées pourtant, et même une fois acceptés les changements prévus par le projet de traité constitutionnel, les responsables des autres institutions européennes, et notamment ceux de la Commission européenne (qu’on désigne parfois comme le « gouvernement européen »), sont toujours proposés par les gouvernements des pays membres et finalement acceptés (ou refusés) à travers différents procédés, mais jamais par la voie du suffrage universel.

On se plaint donc, depuis plus d’un quart de siècle, du manque de représentation de la volonté politique des Européennes et Européens au sein des institutions « communautaires ». Mais, au moment où les fonctionnaires, cadres et porte-parole, bref : les « eurocrates » élaborent et proposent un cadre réglementaire pour mettre en avant leur vision du projet européen que certains peuples européens refusent, tout le monde parle d’un échec de l’intégration européenne. Je vous en prie, vraiment ! Ne peut-on pas voir les choses d’un autre œil, voire à l’opposé, en affirmant que la cause européenne commence finalement à devenir un véritable enjeu pour le débat et les prises de décision politiques en Europe ? Les votes des Français et des Néerlandais ne s’inscrivent-ils pas précisément dans la logique d’une augmentation des ressources de légitimité de l’intégration européenne dans la mesure où ils expriment la revendication d’une refonte et d’une amélioration du projet de traité constitutionnel ? Leurs votes ne peuvent-t-ils pas s’annoncer comme une étape importante de la démocratisation de l’Europe ? Autrement dit : ne faut-il pas admettre que les peuples français et néerlandais, malgré tout les facteurs internes ayant influencé leur décision respective à prendre en considération, ont fait preuve d’une grande responsabilité, voire de sagesse, quant à la cause européenne ? D‘une sagesse qui recommande une certaine patience dans les prises de décisions politiques dont l’envergure, à la fois historique et globale, réclame davantage de prudence et de circonspection ?

Le moins que l’on puisse dire, c’est que pour l’instant demeurent entièrement indéterminées la mesure dans laquelle la cause européenne est capable de mobiliser les citoyens européens et la direction que prendra le processus d’intégration. Il s’agit pour l’instant d’un processus « ouvert » à maints égards, et c’est, entre autres, cette indétermination qui le rend si intéressant. L’évolution à venir de l’Europe et de l’Union européenne dépendra de toute une série de facteurs et d’enjeux, à la fois politiques, économiques, juridiques et culturels au sens large du terme. C’est précisément là, au cœur de cette complexité de l’intégration européenne, que s’inscrit notre projet de revue, animé à la fois par la curiosité théorique et l’intérêt politique.

Mais c’est en même temps, ce qu’on a déjà souvent entendu dire et ce pourquoi certains soupireront ; « Encore une revue européenne... ». Et ils ont raison : il y en a déjà beaucoup, trop peut-être, des deux côtes de l’Atlantique et ailleurs. Mais est-ce qu’elles s’attaquent toujours à la problématique du bon côté ? C’est-à-dire en prenant, sur le plan théorique, par les cornes le taureau sur lequel Europe a été enlevée, d’après ce que nous en est raconté de Homère à Ovide ?

Ici, nous pensons qu’il y a lieu de faire avancer les choses, et ce, malgré tout ce qu’on produit comme recherches utiles dans le domaine par rapport à toute une panoplie d’aspects du processus de l’intégration européenne. Mais ces recherches sont pourtant trop souvent marquées par la division de travail qui domine à l’excès les démarches académiques contemporaines. À très peu d’exceptions, nous assistons à une espèce de séparation entre, d’une part, une recherche plus ou moins empirique du processus politique en Europe (EC/EU-Studies) et, d’autre part, une « réflexion de base » sur une supposée Européanité ou « identité européenne ». Contrairement à ces différentes tentatives qui consistent à débusquer le propre de l’Europe, prendre scientifiquement par les cornes le taureau sur lequel Europe a été enlevée signifie tout d’abord : stimuler, animer et mener à bien tant des recherches empiriques que des analyses conceptuelles dans le champ. Mais, plutôt que réaliser ces projets dans la sécurité des méthodes bien éprouvées et sans jamais quitter les sentiers battus propres à leurs disciplines respectives, il faut chercher une compréhension avancée de l’intégration européenne par la mise en rapport systématique et méthodique des découvertes empiriques portant là-dessus avec le discours sur la dimension culturelle de l’Europe. Il faut interpréter le problème de l’Européanité à la lumière de certaines données empiriques soigneusement choisies bien entendu, et vice versa. Je vais brièvement donner deux exemples de ce en quoi peut consister ce genre de recherche.

a) La « crise de la souveraineté » : Il serait difficile de nier qu’une des caractéristiques les plus palpables de l’intégration européenne consiste en la délégation de certains pouvoirs et de certaines prérogatives souveraines des pays membres au niveau européen. C’est par ailleurs un fait peu contesté parmi les différentes écoles et approches visant une explication du phénomène inouï de l’intégration européenne. Elles se distinguent plutôt par leurs estimations respectives du degré de cette délégation et par rapport aux explications qu’elles en fournissent. Les uns parlent d’une érosion profonde des bases de légitimité de l’État-nation (Habermas), d’autres pensent plutôt que ces derniers arrivent à maintenir leur rôle et interprètent l’européisation comme un processus complexe d’auto-affirmation des États-nations (Moravcsik). Quoi qu’il en soit, des penseurs comme Carl Schmitt ont déjà mis a nu, dans les années 1920, le caractère profondément paradoxal de la souveraineté étatique, caractérisée comme source de l’ordre civique de l’État de droit mais positionnée à l’extérieur de cet ordre. Nous pouvons donc parler de tensions conceptuelles à l’intérieur de la notion de souveraineté. Son analyse en corrélation avec ce qui se produit empiriquement à travers l’intégration européenne peut être particulièrement éclairante par rapport aux deux dimensions de cette problématique.

b) La « crise de la représentation » : Il y a un siècle déjà, des penseurs de diverses écoles ont réfléchi aux problèmes profondément ancrés dans le cadre conceptuel de la philosophie de la conscience et de la capacité prêtée au sujet de se « représenter » d’une manière appropriée les objets de la pensée. Bergson l’a fait d’une manière implicite, en conservant l’appareil terminologique relatif à la « conscience », mais non sans le neutraliser de fait. Heidegger l’a fait d’une manière plus explicite, tout comme d’autres qui ont suivi, en se référant à Marx, à Freud, ou aux deux à la fois comme par exemple la Théorie critique, ce sans parler du structuralisme. Or, à l’instar de ce que l’on vient de constater, on remarquera que le processus de l’intégration européenne ébranle les bases de la représentation proprement politique : au fur et à mesure que ce processus avance et où nous arrivons à des entités politiques comprenant des centaines de millions d’individus (450 million dans le cas de l’Union européenne des 25), les limites de la représentation démocratique de la volonté politique semblent atteintes (elles le sont aux yeux de certains dès l’établissement de la « démocratie de masse »). D’où l’intérêt de la question de savoir si les deux processus, la mise en question du « paradigme de la représentation philosophique » et celle de la représentation proprement politique, ont quelque chose en commun et si oui, dans quelle mesure une analyse mutuelle des deux et de leur parenté peut permettre de mieux comprendre la situation politique et la condition humaine en ce début de 21e siècle.

Pour ce qui est du fonctionnement de la revue, nous envisageons la publication de deux numéros thématiques par année consacrés à un sujet particulier relevant de son orientation générale. Le deuxième numéro portera sur « L’idée d’Europe : Sources historiques, enjeux politiques, valeurs culturelles » et paraîtra en automne 2005. Il proposera des contributions de Pim den Boer, Alain Deneault, Robert Dion, Jérémie Griard, Denis Guénoun, Dieter Haller, Alexander Hanisch-Wolfram et Matthias Schulz. Le numéro 3 (printemps 2006) sera consacré à « Dimensions politiques de l’Europe - entre universalisme et Realpolitik » (redaction invitée : Jens Badura, Paris, et Andreas Niederberger, Frankfurt/M.), le numéro 4 (automne 2006) à un compte rendu des discussions sur le concept de souveraineté, à la fois par rapport à sa fonction comme notion de base de la philosophie politique et par rapport aux différents modèles de fédéralisme (« État(s) de souveraineté : l’Union Européenne et le Canada »).

En marge de ces numéros thématiques, EUROSTUDIA dispose de deux rubriques traitant des aspects plus particuliers de l’intégration européenne. La première, consacrée aux « Actualités européennes », fournira des informations sur le sujet. Elle informera les lectrices et les lecteurs des événements majeurs dans le processus politique européen ou en relation avec celui-ci (avec une mise à jour automatisée et des archives). La deuxième rubrique sera consacrée à certains « Thèmes sélectionnés » qui sont ou ont été soulevés dans EUROSTUDIA et qui semblent d’une pertinence particulière pour le projet politique de l’intégration européenne.-

J’aimerais terminer en exprimant ma gratitude envers toutes celles et tous ceux qui ont contribué à ce que EUROSTUDIA voit le jour. Un tel projet a toujours beaucoup de parents comme le montre, dans le cas de notre revue, la page consacrée à son « équipe ». Sans les nommer ici encore une fois individuellement, je tiens à remercier profondément tous les membres du secrétariat, de la rédaction et du conseil scientifique. Ils ont contribué de maintes façons à la réalisation de ce premier numéro, et même si, à leurs yeux, il s’agissait peut-être d’une petite contribution et qu’ils n’en auront pas nécessairement remarqué l’importance pour moi, leur encouragement venant des deux côtés de l’Atlantique m’a permis de mener à bien cette initiative. Qu’ils en soient remerciés de tout cœur, aussi bien que les auteurs du premier numéro.

Il faut mentionner en outre l’équipe du Centre Canadien d’Études Allemandes et Européennes (CCEAE), Brigitte Boulay et David Ouellette, dont les différents coups de main ont été très appréciés, le webmestre, Jonathan Stoikovitch, et les auxiliaires Jennifer Hille et Jean-François Mongrain. Du côté des partenaires, j’aimerais souligner notre importante collaboration avec le Goethe Institut à Montréal et tout particulièrement sa directrice Mechtild Manus ainsi que Caroline Gagnon. Leur soutien à la fois financier et infrastructurel, notamment dans le cadre de la planification et de la réalisation d’un colloque à Montréal en octobre 2004 portant sur « L’identité culturelle dans l’Union européenne élargie », a été des plus utiles. L’Office allemand d’échanges universitaires (Deutscher Akademischer Austauschdienst/DAAD) a soutenu les prises de contact avec d’autres collègues à travers le monde, ce qui s’est avéré très avantageux pour l’élargissement du réseau des collaborateurs. Maints conseils reçus du Centre d’ Études et de Recherches Internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM), notamment de la part de François Crépeau, de Jean-François Lisée et de Benoît Dubreuil, nous ont aidés dans nos premiers pas.

Je ne saurais terminer sans souligner le grand appui que j’ai reçu de Philippe Despoix. En tant que directeur du CCEAE, sa générosité et sa circonspection furent et demeureront des plus précieuses. Ce qui vaut probablement encore plus, c’est le fait que, dès le début, j’ai pu compter sur sa solidarité à l’égard de l’idée générale de ce projet de publication. Tout s’est passé un peu comme si je parlais toujours déjà avec le lecteur idéal que nous ciblions et continuons à cibler avec la revue : celui qui profite d’une perspective proprement transatlantique sur l’Europe.

Dietmar Köveker (Directeur)